Les vrais victimes de la crise

[LeDevoir] En théorie, tous les pays riches et émergents vivent la même crise, du moins c’est ce qu’ils ont dit à Londres. Les Occidentaux aiment bien prêter leurs crises aux autres et les embarquer dans leur galère ou leur charrette. Tous avec nous pour nous sauver de notre crise. De son Brésil prospère, Lula a dit: oui, on peut vous aider, mais vous allez changer des choses. La Chine remet en question l’étalon monétaire que demeure le dollar américain et propose de le remplacer par un panier de devises fortes. Contrairement à ce qu’on nous raconte, la crise n’est pas universelle et identique dans ses effets. Stephen Harper ne cesse de nous le répéter.

Mais fondamentalement, pour les véritables victimes de la crise, les ouvriers, les employés de banque, les intérimaires, ceux et celles qui détiennent des emplois précaires, pour les travailleurs de l’auto ou du bois ou du papier, la crise porte le même nom peu importe dans quelle langue on prononce le terme.

La première conséquence de la crise pour les gens ordinaires, c’est la baisse du pouvoir d’achat. Plus de chômeurs, plus de concessions salariales pour conserver les emplois, moins d’argent pour les petits. Et c’est ici que la crise semble prendre un sens différent selon qu’on soit en Europe ou en Amérique du Nord. Dans les «vieux pays», comme disait Romney, le pouvoir d’achat est relié autant à l’économie qu’à la politique. Cela explique que des dizaines de manifestations de masse aient protesté contre la crise et l’appauvrissement qu’elle provoque.

Ici, pas un seul raton laveur licencié pour cause de crise ne s’est promené dans les rues avec sa petite pancarte. Les chômeurs se multiplient, ils se bousculent au portillon, engorgent les bureaux de l’assurance-emploi, mais on se contente, semble-t-il, de sa tristesse, de son désoeuvrement et de son chèque de prestation. On rentre à la maison et on regarde à la télé le porte-parole syndical déplorer la situation, et on écoute le ministre dire qu’il n’y peut rien, car la crise est mondiale. Puis on bâille en entendant un péquiste qui dit que, si nous étions indépendants, on pourrait mieux faire face à la crise. Et la colère, bordel? Et l’indignation? Et le sentiment de profonde injustice? Ils sont où? Ils s’expriment comment? Ils ne s’expriment pas, car ils n’ont jamais été formulés, ni par les politiques, ni par les syndicats. Alors, comment demander aux travailleurs de mettre en forme et en action leur sentiment d’être des paumés de la terre? Des paumés riches, mais des paumés quand même.

***

En France, à Mantes-la-Jolie, 200 ouvriers de FCI, quatrième producteur mondial de connecteurs, ont décidé d’occuper leur usine menacée de délocalisation à Singapour. C’était le 24 février. L’usine et la compagnie étaient rentables, mais le fonds d’investissement américain, ce genre de groupe anonyme de riches qui veulent devenir plus riches, souhaitait une plus grande rentabilité. L’usine de FCI a rouvert ses portes mardi dernier et une entente a été conclue qui garantit les emplois au moins jusqu’en 2011. Dans quelques entreprises qui annonçaient des délocalisations ou des licenciements, des dirigeants ont été kidnappés, ou plutôt retenus dans leurs bureaux. Des populations de villages ou de petites villes ont manifesté pour appuyer les «kidnappeurs».

Je n’encourage pas le rapt d’individus. Mais quand les pouvoirs publics — vous savez, ces gens polis et circonspects en qui nous déposons notre confiance — ne font rien, on peut se demander si ce n’est pas une bonne idée, un geste juste, de retenir dans son bureau le représentant d’une entreprise qui vole ou a exploité. Posons-nous une question. Pourquoi avons-nous l’indignation automatique quand la «nation» est brimée, snobée, oubliée, et faisons-nous le mort quand nos ouvriers prennent le chemin du chômage, de la fin de leur vie active, que leur retraite n’est pas assurée? Posons une autre question. Pourquoi la capacité de mobilisation des centrales syndicales est-elle si faible? Et une question subsidiaire: pourquoi leurs propositions pour faire face à la crise sont-elles si minces et si vides?

Le Monde de la semaine dernière y répondent éloquemment.

En 1982, la richesse des 400 personnes les plus riches du monde était de 92 milliards de dollars. En 2006, elle était de 1250 milliards. Et aujourd’hui, les 300 000 Américains les plus riches gagnent autant d’argent que les 150 millions de leurs concitoyens qui sont au bas de l’échelle des revenus.

Abitibi-Bowater va faire faillite. Ce n’est pas la faute de ses employés efficaces et productifs, qui ont fait moult concessions. L’entreprise est tuée par une dette énorme accumulée pour acquérir, pas pour produire. Et ce sont les travailleurs qui paieront de leur maison, certainement pas les dirigeants qui ont coulé le bateau. Il faudrait peut-être commencer à être en colère. Pourquoi ne pas occuper une usine, s’approprier le bois ou le papier? Cesser de laisser les voleurs voler.

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